Ressource précédente
Ressource suivante

Turquie. Maîtres du Üçtelli. Musiques , chants et danses des bergers turkmènes de l'ouest. Spectacle

Collection

Type de document

Évènement

Titre

Turquie. Maîtres du Üçtelli. Musiques , chants et danses des bergers turkmènes de l'ouest. Spectacle

Sous-titre

Hayri Dev, luth üçtelli, hautbois sipsi, chant. Hasan Yildirim, violon, sipsi. Zafer Dev, luth saz baglama, chant

Date

1995-02-11

Artistes principaux

Lieu de l'évènement

Type d'évènement

Musique

Description de la pratique

11 février 1995.
Hayri Dev, Zafer Dev et Hasan Yildirim sont tous trois paysans d'un village dépendant de Cameli, au sud-ouest de la Turquie, à l'ouest du massif montagneux du Taurus. Cet arrière-pays a gardé une certaine autarcie: les grands axes routiers le contournent, et si l'on y passe, on ne s'y arrête pas. De ce fait, les traditions musicales locales ont été jusqu'à aujourd'hui assez bien préservées de l'invasion des musiques "étrangères" ou de la variété urbaine, de telle sorte que les jeunes générations de musiciens, commandités dans les fêtes de mariages pour jouer le répertoire "moderne" urbain, connaissent très à fond les airs de leur village et des alentours, dont ils ont été nourris dès leur enfance. A cet égard, la présence sur la même scène du père et du fils (Hayri et Zafer Dev) est un fait important dans une Turquie où l'écart entre les deux générations, en matière musicale, s'est profondément creusé depuis une vingtaine d'années.
Les tribus nomades qui ont occupé l'Anatolie à partir du XIe siècle, par vagues successives, ont accompli le travail de conquête: derrière eux, les structures du pouvoir, seldjoukides puis ottomanes, ont assuré la gestion politique et administrative des territoires conquis. Mais les autorités devaient ensuite contenir ces mouvements incontrôlés des nomades: ainsi a commencé la longue histoire des sédentarisations forcées, qui a duré jusqu'au début de ce siècle. Aujourd'hui, on ne nomadise plus beaucoup en Turquie; mais on peut apercevoir encore, dans les montagnes du Taurus, et précisément jusqu'aux montagnes de Cameli, quelques campements isolés.
Ces montagnes ont pour particularité d'être le "territoire" des nomades turkmènes sédentarisés: au nord, en montant vers Denizli, il s'agit des turkmènes Avshar; ici a Cameli, on se trouve "en pays Karaman" (nom de tribu, et ancien nom de Cameli). Il peut paraître paradoxal de parler de territoire au sujet de groupes nomades: c'est pourtant bien l'originalité de cette région et de ce peuplement. En effet, généralement, l'État ottoman fixait les nomades sur les yayla, c'est-à-dire les pâturages d'été, où il est souvent très dur de vivre en hiver, et où les populations sédentarisées étaient condamnées à la misère par leurs nouvelles conditions de vie. En même temps les yayla sont un espace idéalisé par tous ceux qui vivent dans les villes, grandes ou petites, à la fois espace de l'origine (leitmotiv de l'ascendance nomade comme signe par excellence de l'identité turque), et espace d'évasion où l'on peut s'affranchir de toutes les pesanteurs de la vie quotidienne en organisant des sohbet, réunion entre hommes, dans la montagne: on se rassemble autour d'un feu pour y faire griller la viande, y boire le raki, et surtout danser et chanter.
Dans cet espace des yayla on commémore également par la danse les efe, ou zeybek, bandits d'honneur qui prenaient le maquis pour s'être mis hors-la-loi en défendant les paysans contre leur aga ou contre les autorités de l'État. De telle sorte que deux significations s'entremêlent dans ce terme de yayla:
l'étymologique, sens propre des territoires où l'on fait paître les troupeaux;
puis l'affective, selon laquelle plus on s'éloigne de l'appareil d'État et des divers processus de territorialisation, et donc du monde urbain ou assimilé, plus on s'approche du "vrai lieu", des yayla "par excellence", espace de liberté, de retour aux origines, où l'on échappe à toutes les pesanteurs.

Une pratique musicale vivante.
Le voyageur en quête de musique ne verra tout d'abord rien: il est nécessaire d'être introduit et la pratique musicale, la richesse du répertoire, restent somme toute assez secrets, pour ne pas sire cachés. Beaucoup de paysans réputés pour leur savoir musical peuvent ne pas posséder chez eux d'instrument ou ne pas voulir faire ostentation d'un art que la forte huérarchisation sociale relègue au rang de l'anecdotique. Mais quel étonnement, une fois franchi cet obstacle de la réserve et du secret! Dans les yayla de Cameli et des environs, la compétence musicale est un bien communément partagé; il est rare qu'un paysan ne sache pas jouer un air de danse sur le saz. Même s'il n'est pas un bon instrumentiste, la sûreté de son toucher pourra faire danser.
Il est également fréquent que les paysans aient gardé des pratiques remontant à leur enfance, comme celle du çam sipsi: petit hautbois constitué d'une anche en écorce de pin (çam) évidée et d'un corps en roseau. Cet instrument, inconnu à 50 km autour de Cameli, était le compagnon des bergers gardant leurs troupeaux. Nos musiciens l'appellent aussi gizli düdük, la "flute discrète", on ne l'entend guère que de très près. Ensuite l'instrument le plus caractéristique est l'üçtelli cura, (sorte de "modèle réduit" du saz) à trois cordes et dont les deux cordes du bas sont subtilement jouées séparément, ou en même temps, de façon à faire entendre une "micro-polyphonie" en quinte paralèles.
On peut ainsi dire que l'univers instrumenatl de cette région se divise entre:
1. les luths: grand saz ou üçtelli cura, tous deux très communément joués.
Le premier pour accompagner le chant, le second plutôt les airs de danse ou un instrument monodique comme le sipsi ou le violon
2. les aérophones: sipsi ou çam sipsi. Le premier dénote une plus grande spécialisation, le second, plutôt renvoie au monde de l'enfance.
Entre ces deux "mondes" instrumentaux se situe le violon, alliant aux cordes la continuité du son propre au aérophones. Ces instruments supposent un cercle relativement restreint de danseurs ou d'autiteurs: pour un village tout entier, et pour faire entendre de loin les réjouissance d'un mariage ou d'une circoncison, le couple zurna (hautbois) davul (grosse caisse), comme dans toute l'Asie et une partie de l'Europe, sont bien les seuls dont la pratique ne peut être gardée secrète'
Hayri Dev et Hasan Yildirim qui jouent ensemble depuis leur jeunesse pour les fêtes, sont absolument enracinés dans leur "terroir" et proposent un répertoire strictement local. Comme on fait appel à eux pour les réjouissances communautaires, ils se déplacent vers les villages des alentours mais leur rayon d'action ne dépasse guère une trentaine de km. On peut dire que leur univers sonore est strictement autarcique. Zafer dès son plus jeune âge a appris la musique auprès d'eux, et les a aussi accompagnés.
Hayri Dev est un "homme de savoir", travaillant toujours les détails: détails de son instrument, à la lutherie duquel il participe et que nul autre que lui ne parvient à faire correctement sonner; détails de la musique, dont il varie subtilement les mélodies par les ressources polyphoniques de l'instrument.
Hasan Yildirim, très discret auprès de ces deux compagnons, avec un jeu de violon d'une grande finesse, apporte un complément sonore indispensable au üçtelli. On est frappé par la douceur des timbres de cette musique, pourtant jouée par des instruments très aigus.
Quant à Zafer Dev, vivant entre la ville et le village (il travaille à Denizli), il fait partie de cette génération qui hésite à se lancer dans la vie urbaine, encore fort attaché à ses yayla d'origine. La personnalité exceptionnelle de son père, lui a inspiré un respect profond de la tradition ancienne, alors que le climat ambiant l'oblige à pencher vers la musique "moderne" (variété turque, musique "arabesk"), et à vivre en ville. De plus, ayant pris mesure de l'intérêt que suscitait en Europe la musique de son père, il ne cesse plus de la travailler.

Les formes musicales de cette région.
On peut dire que le matériau "élémentaire" du système musical est:
a) une échelle correspondant à notre "mode de ré" traitée différement selon les genres musicaux.
b) un mètre, celui que la théorie classique appelle aksak, c'est-à-dire 9 pulsations groupées 2+2+2+3, 3+2+2+2, ou 2+3+2+2; on trouve ce mètre à tous les tempi, du zeybek au teke, respectivement très lent et très rapide; entre ces deux tempi, des airs très prisés dans toute la région, qu'on appelle parfois sipsi, du nom du petit hautbois, ou kivrak oyun havasi: formulaires et répétitifs et qui peuvent être constitués d'une, deux ou quatre phrases; ils peuvent aussi être chantés.
Cette existence d'une même structure métrique à tous les tempi, pour les airs de danse, est la caractéristique majeure de ce système musical: un seul mètre engendre un très grand nombre de rythmes.
Le zeybek est une danse d'homme seul, très "ritualisée": au tempo très lent, elle consiste en figures souvent complexes (saut, rotation sur une jambe, agenouillements). Le danseur, très concentré, suggère un exploit et en même temps semble étrangement "ailleurs", dansant pour lui-même et non pour l'assistance qui l'entoure. Le mot "zeybek" désigne à la fois ces airs de danse, et les bandits d'honneur mentionnés plus haut, et dont la danse incarne l'esprit.
Mais ces zeybek lents appartiennent plutôt à la façade égéenne de l'ouest anatolien. Dans les montagnes du Taurus, on préfère les danses rapides, les kivrak oyun havalari, très prisées dans les montagnes de Cameli. Les figures sont élégantes, mouvements des bras, des jambes et du torse, et jouent toujours ce déséquilibre du 'temps suspendu", le "3" de 2+2+2+3. On comprendra pendant ce concert que Hayri Dev a cultivé un style propre, avec une note souvent grotesque, car il est important, disait-il une fois, de faire rire les jeunes filles.
Enfin, le teke zortlatmasi, saut de bouc, plus "sauvage", au tempo très rapide (quand on le transcrit en 9/16, la double croche peut représenter 450 battements/minute), nous mène déjà à l'est d'Acipayamet Cameli, vers la région de Burdur, où il est très répandu.
L'observateur étranger, sur place, ne peut s'empêcher de penser que ces airs de danse, cycles mélodiques répétés, que l'on joue dans les noces jusqu'à l'aube, véhiculent une sorte de "transe profane".
Tous ces airs peuvent s'accompagner de chant. Hayri Dev est célèbre dans sa région en particulier à cause de son style de chant. Les textes sont de "facture locale".
'
Jérôme Cler

PROGRAMME
-Solo d'üçtelli par Hayri Dev. Petite suite de danses et airs de lutte.
-Duo d'üçtelli par Hayri Dev et Hasan Yildirim. Airs de danse
-çam sipsi et violon par Hayri Dev et Hasan Yildirim. Musique des bergers.

Chant accompagnés au divan sazi par Zafer Dev
"Ha Meyvayi kopardilar dalindan", Ah, ils ont cueilli le fruit sur la branche.
"Sürmeli", Fardée'
Airs de la région de Yozgat, Anatolie centrale.

Trio: Hayri Dev, üçtelli; Hasan Yildirim, violon; Zafer Dev, baglama.
Chansons et danses des fêtes de mariage de la région de Cameli.

Origine géographique

Turquie

Mots-clés

Date du copyright

1995

Cote MCM

MCM_1995_TR_S1

Auteur val

Ressources liées

Filtrer par propriété

Titre Localisation Date Type
Saison 1995 1995