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Japon. Nô. Musique et drame dansé. Spectacle

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Titre

Japon. Nô. Musique et drame dansé. Spectacle

Sous-titre

Musiques de Nô par l'Ensemble Tsukusuma (Tsuxma). Drame, Hagoromo - "La Robe de Plumes" en hommage à Hélène Georg-Gugliaris

Date

1991-02-15

Date de fin

1991-02-17

Artistes principaux

Direction artistique

Lieu de l'évènement

Type d'évènement

Théâtre

Description de la pratique

15-17 février 1991.

Drame dansé, chanté et masqué, le Nô représente depuis six siècles l'un des arts majeurs du Japon. Fortement influencé par le Zen, le Nô a développé une esthétique théâtrale épurée, caractérisée par une lenteur, un symbolisme, un jeu d'oppositions violentes dans les sonorités vocales et instrumentales qui plongent le spectateur dans un univers profondément ritualisé.

Première partie
Musiques de Nô par l'Ensemble Tsukusuma (Tsuxma)

Seconde partie
Drame, Hagoromo - "La Robe de Plumes" en hommage à Hélène Georg-Gugliaris.

Hélène Georg-Gugliaris, ancienne élève d'Isadora Duncan, en créant le rôle de la fille du ciel dans Hagoromo en 1948 à Paris, contribua au rétablissement des relations culturelles franco-japonaises après la Seconde Guerre Mondiale. Ce spectacle commémore le 40e anniversaire de sa mort.

Le Nô est né à la fin du XIVe siècle de la synthèse des deux grandes formes théâtrales et chorégraphiques de l'époque, l'une savante, l'autre populaire. Cette synthèse, oeuvre du fondateur de l'école de Kanzé, Kanami, fut poursuivie par son fils Zéami, qui laissa à la postérité la moitié du répertoire de Nô joué actuellement. De nos jours l'école de Kanzé est l'une des cinq écoles principales de Nô au Japon.
Jusqu'à la fin du XVIe siècle, le Nô demeure un art extrêmement vivant, et apprécié de tous les publics. Ensuite il va progressivement disparaître de la scène publique pour se replier dans les milieux aristocratiques, où il recevra la marque profonde du bouddhisme Zen. Il y perdra le caractère dynamique propre à ses origines et acquerra au contraire un aspect hiératique, une dignité, qui en font la spécificité la plus marquante pour un public occidental.

La forme du Nô
L'une des caractéristiques du Nô est le dépouillement : pas de décor ( à l'exception d'un cèdre peint sur un fond de paravent ) peu de personnages, des accessoires purement symboliques ( un éventail qui sert de coupe, d'arme, d'ombrelle ...).
Seule une grande plate-forme, prolongeant une passerelle de bois ciré, sert de scène.
Les acteurs empaquetés dans de larges costumes de soies et de brocarts se déplacent avec une grande lenteur. Le rôle du costume est d'indiquer un type de personnage et son statut social, femme, homme, vieillard, guerrier, moine'
Seul le personnage principal porte des masques. L'usage du masque est une particularité du Nô, car il nécessite un jeu stylisé, modifie la qualité de la voix qui devient sourde et hachée. Le masque n'altère pourtant pas les jeux de physionomie car un bon acteur rend son masque aussi mobile que le visage le plus expressif.

Le chant et la musique de Nô
La partie vocale est assurée par les acteurs et par le choeur. Le choeur placé à gauche de la scène intervient afin de suppléer au décor en décrivant le paysage, les saisons ou l'état d'âme des personnages. Les acteurs assurent la déclamation du dialogue ou du monologue, le chant récitatif et le chant proprement dit.
Le chant est marqué par des fluctuations. La mélodie est remplacée par une sorte de recitativo dans lequel dominent les glissandi, les vibrati larges et amples, et un travail d'articulation des consonnes qui les rendent tantôt explosives, tantôt feutrées selon la nature dramatique de la scène.
Chaque scène est introduite et accompagnée par un petit ensemble instrumental qui comprend quatre musiciens.
Les instruments sont :
- la flûte no-kan, flûte traversière en bambou,
- le tambour de hanche et le tambour d'épaule, frappés à mains nues
- le tambour taïko, tambour horizontal frappé avec deux battes.
Les tambourinaires intercalent entre les coups des interjections vocales qui renvoient directement aux cris que poussent les moines Zen pour se dépouiller de leur personnalité et de toute attache au monde matériel.
Les techniques vocales et instrumentales, l'absence de pulsation régulière dans le rythme, contribuent à plonger le spectateur dans un univers étonnant, supranaturel qui se distingue tout d'abord par une extrême dilatation du temps.

"Hagoromo" ' La robe de plumes
Ce drame de Nô composé par Zéami est peut-être le plus beau du répertoire.
Il met en scène une tennin, "ange-femme" du bouddhisme qui grâce à sa brillante robe de plumes peut voler entre ciel et terre et un pêcheur de la plage de Miho dans la province de Suruga, non loin du mont Fuji.
Un matin brumeux, le pêcheur contemple la plage. Il découvre alors, accrochée à une branche de pin, une robe magnifique et veut l'emporter pour la montrer aux gens de son village. Survient la tennin qui veut récupérer sa robe, mais elle se heurte à l'opiniâtreté du pêcheur. La douleur de la tennin, condamnée sans sa robe à demeurer en ce bas monde et à perdre sa pureté, touche le pêcheur qui lui propose un marché. Elle exécutera la danse des filles du ciel dont il a si souvent entendu parler et qu'il n'a jamais vue, et il lui rendra la parure de plumes. La tennin accepte avec joie, promettant une musique et une danse qui charmera les hommes. Le pêcheur lui rend la robe et la tennin danse, accompagnée par le choeur, pour s'envoler finalement dans le vent du matin.
Ce drame est interprété par :
- Akeo Kanzé dans le rôle de la "fille du ciel" (de l'école de Kanzé- Tetsunojô),
- un choeur de l'école de Kanzé,
- un acteur dans le rôle du pêcheur, et les musiciens de l'ensemble Tsukusuma.

L'Ensemble Tsukusuma
Issus des plus anciennes écoles instrumentales du théâtre Nô, les musiciens de l'Ensemble Tsukusuma perpétuent une tradition vieille de six siècles, tout en se livrant à une démarche originale : mettre en valeur la beauté intrinsèque de la musique de Nô, en la dégageant de sa fonction théâtrale.

L'Ensemble Tsukusuma comprend :
Rokurôbyôe Fujita, flûtiste, descendant direct du fondateur de l'école instrumentale Fujita
Genjirô Okura et Shônosuke Okura, tambour d'épaule et tambour de hanche, descendants directs du fondateur de l'école Okura
Kompura, tambour à battes, descendant direct du fondateur de l'école Komparu.

Conférence sur le Théâtre Nô:
Le jeudi 14 février de 18h30 à 20h30 au Musée Guimet, 6 place d'Ièna 75016 Paris. Métro Ièna.


Hélène Georg au Musée Guimet (1949)
Qui donc, au cours de l'année 1949 suggéra à certains d'entre nous d'aller au Musée Guimet, voir une danseuse inconnue figurer une danse japonaise également inconnue?
Peut-être Kyo Komatzu qui séjournait alors à Paris et qui fut la silhouette dont s'inspira son ami Malraux pour le personnage qui porte ce nom dans La Condition humaine. C'était aussi l'époque de la revue Théâtre populaire : Barthes s'y rendit-il, sachant ce que Claudel et Brecht devaient au théâtre nippon, sans éprouver encore la fascination qui sera celle de L'Empire des signes? En tout cas, j'y étais.
Le souvenir est à la fois fort et hésitant de cette danse de Hagoromo - un des grands thèmes du Nô, archaïque figuration arrachée à l'oubli par des mimes, des poèmes, des trames musicales innombrables. Il se mêle à l'image de cette soirée des souvenirs plus récents, d'ultérieurs séjours au Japon.
Voilà plus de quarante ans et, si jeune que j'étais, je garde la vision de la gestuelle d'Hélène Georg, cruellement lente et troublante pour nos habitudes de rapidité. Des gestes accompagnés de ce martèlement rythmé d'instruments en bois et qu'on ne peut oublier. À l'époque, l'univers imaginaire de l'Asie exerçait une attirance d'autant plus forte sur les gens de mon âge, que les manifestations en étaient rares et les commentaires littéraires passionnés.
Une phrase, traduite dans le programme, une phrase m'a poursuivi durant les années au cours desquelles je me suis attaché à la création dramatique. Elle donne son sens à Hagoromo : 'Je veux danser la danse qui fait tourner le palais de la lune'.
A la tradition occidentale qui sépare et décompose, ne découvre-t-on pas ici la relation tant cherchée entre l'esprit et le monde, dont le jeu du théâtre serait l'image vivante, sans cesse renouvelée? La fragile et frêle silhouette de la danseuse française du Musée Guimet jetait en nous la semence de ce que nous n'osions pas encore penser'
JEAN DUVIGNAUD, Professeur, Président de la Maison des Cultures du Monde.

PROGRAMME Première Partie: Concert de Tsuxma
1 Momi - no - dan
Pièce musicale accompagnant généralement une danse agreste évoquant une prière pour une récolte abondante. : le "Sanbaso'" Cette pièce s'ouvre sur le son aigu de la flûte. Le joueur de tambour frappe son instrument sur un rythme exeptionnel à huit temps.
Les mêmes phrases musicales se répètent et, tout comme dans un boléro, vont crescendo.
Originellement, cette musique est jouée par trois petits tambours d'épaule (Kotsuzumi).
2 Petite pièce pour flûte traversière (Nô- kan) et tambour à battes (Taiko)
Parce que fabriquée artisanalement, chaque flûte émet un son différent et, ainsi, s'adapte difficilement à des pièces polyphoniques.
Le flûtiste joue soit suivant le rythme des tambours, soit tout à fait indépendamment, sans s'en préoccuper.
Dans le théâtre Nô, certaines pièces sont accompagnées au Taiko alors que d'autres n'y ont pas recours. En principe, dans le premier cas, le shite (acteur principal) incarne un être surnaturel.
3 Dôjôji (Temple Dôjôji)
Dôjôji est l'une des pièces les plus connues du répertoire du Nô et fut reprise, plus tard, par les théâtres du Kabuki et du Bunraku.
Pour échapper aux avances d'une jeune fille issue d'une illustre famille locale, un bonze s'enfuit et se réfugie dans le temple Dôjôji. Il se cache dans une énorme cloche posée à terre. La jeune fille, rongée par la passion, se transforme en un gros serpent et enlace le bourdon qui finit par fondre. Le jeune homme meurt. Voilà pour ce qui est de la légende.
Cette pièce musicale représente la "shirabyoshi", prêtresse possédée du Fantôme de la jeune fille, qui danse sur un rythme très spécial du Kotsuzumi.
Le silence entre les deux battements du Kotsuzumi et le cri perçant de l'instrumentiste, expriment la souffrance douloureuse causée par l'amour déçu de la jeune fille.
4 Pièce pour petit tambour d'épaule (Kotsuzumi) et grand tambour de hanche (Otsuzumi)
Le Kotsuzumi est le plus petit des trois tambours utilisés dans le théâtre du Nô.
Composé d'une caisse de résonance fabriquée en bois de cerisier et de deux cuirs à vibration faits de peau de cheval, cet instrument est particulièrement délicat au changement de température et à l'humidité. Avant les représentations, l'instrumentiste applique sur la peau de l'envers du tambour un papier de riz humide, appelé "choshigami", pour régler le son.
En serrant plus ou moins fort la corde tendue entre les deux membranes, ce tambour peut produire cinq sons différents. On place le Kotsuzumi sur l'épaule droite et on le frappe doucement. La structure de l'Otsuzumi est à peu près similaire à celle du Kotsuzumi, mais la corde tendue entre les deux membranes est serrée plus fortement de sorte que l'Otsuzumi n'émet qu'un seul son, sec et aigu. De plus, contrairement au Kotsuzumi, l'Otsuzumi réclame la sécheresse : avant les représentations, on le chauffe sur un feu. On place l'Otsuzumi sur le genou gauche et on le frappe avec force.
5 Shishi (le lion)
Cet extrait tiré de la musique de "Shakkyo", pièce célèbre du répertoire du Nô, est inspirée d'une vieille légende chinoise.
Après une brève introduction appelée "Ranjo", les instrumentistes jouent '"suyu - no - hyoshi", pièce musicale qui évoque l'eau qui tombe goutte à goutte dans le fond d'une vallée. Le silence, qui dure plusieurs secondes, représente le temps que met une goutte d'eau pour atteindre le fond de la vallée, profonde de plusieurs centaines de mètres.
Cette pièce se termine sur une musique énergique : c'est à ce moment que généralement le Shishi (lion) fait son entrée sur scène et exécute une danse stylisé et très vive.

Deuxième Partie: Hagoromo (La Robe de Plumes).
Ce n'est pas seulement la parole dont il (l'acteur) se sert, le voici dans son immense plumage, il roue, il éclate, il tourne, il chatoie, la lumière joue sur lui en toutes sortes de nuances et de glacis; là-bas par la longue galerie nous le voyons en frémissant qui s'avance pour nous parler en un langage de pivoine et de feu, de feuillage et de pierreries. La main a cent manières de sortir de la manche pour se tendre vers la vie ou au contraire pour opposer à la prière et à la curiosité le refus du voile et de l'obstacle. Au bras qui s'avance toute l'action qu'il va accomplir et qui est déjà accomplie est suspendue comme un trophée vide et lourd. Si l'Apparu devant les yeux du Waki se dilate et se déploie dans toute la largeur de son envergure, c'est, d'accord avec le rayon doré de l'éventail éblouissant, pour resplendir, c'est comme si, tout enveloppé de couleur et de lumière, il se préparait à disparaître dans sa propre apothéose, comme s'il grossissait devant notre attention. Ou encore c'est comme si de ses deux bras inévitables à droite et à gauche il man'uvrait pour nous y engloutir le fatal filet. Et dans cette admirable pièce, Hagouromo, qu'on joue dans le froid clair de janvier, on voit l'Ange, sa robe sainte reconquise, repliant au-dessus de sa tête un membre sublime, s'élever littéralement vers le Ciel en une colonne de neige et d'or.
Paul Claudel..Extrait de "L'OISEAU NOIR DANS LE SOLEIL LEVANT" Gallimard, 1929.

SOUS LE HAUT PATRONAGE DE L'AMBASSADE DU JAPON, DE LA FONDATION DU JAPON ET DE LA DELEGATION PERMANENTE DU JAPON AUPRES DE L'UNESCO

(LA ROBE DE PLUMES)
Ce Nô est peut-être le plus beau de la collection. -- Protagoniste, une Tenninn, c'est-à-dire un de ces anges - femmes du bouddhisme, qui, grâce à leur brillante robe de plumes, peuvent voler entre le ciel et la terre, tout en jouant de divers instruments.
- Deutéragoniste, un Pêcheur de la plage de Miho, dans la province de Sourouga, non loin de la base du mont Fuji.

LE PÊCHEUR. (waki)
Sous le vent rapide,
La plage de Miho sur les bateaux en mouvement,
De nombreux hommes de mer parmi les chemins des vagues.
Ah! que c'est beau!
Moi, à la plaine des pins de Miho,
Je suis un pêcheur, qu'on nomme Hakouriô.

LE CHOEUR. (ji - utai)
Sur la montagne haute de dix mille lieues, les nuages tout à coup ont surgi.
Mais, par la lune brillante, la pluie est enfin chassée.
Le temps est vraiment splendide.
Sous le brouillard du matin, les vagues agitées viennent
A la plaine des pins, au paysage de printemps.
Dans la plaine du ciel, la lune demeure.
Ce paysage, qui ravit l'âme,
Est sous les yeux du pauvre Pêcheur.

Encore quelques vers du choeur, qui achèvent d'évoquer la beauté de ce spectacle, mais dont le charme est trop intimement lié à des jeux de mots, et aussitôt l'action commence.
(De nos jours,ce passage n'est plus joué).

LE PÊCHEUR.
De la plaine des pins de Miho,
Je contemple la plage :
Des fleurs descendent en voltigeant du ciel, de la musique se fait entendre ;
Un parfum divin se répand partout.
Et comme je suis surpris de ces choses merveilleuses,
Voici qu'à une branche de ce pin pend une robe ravissante!
Je m'approche pour l'examiner :
Par sa couleur, par son céleste parfum, ce n'est pas une robe ordinaire.
Je vais l'emporter pour la montrer aux vieilles gens
Et j'en ferai le précieux trésor de ma famille.

LA FÉE (apparaissant). (shité).
Ecoute, (pêcheur): ce vêtement est à moi.
Pourquoi voudrais-tu le prendre?

LE PÊCHEUR.
C'est un vêtement que j'ai trouvé
Je vais l'emporter chez moi.

LA FÉE.
C'est la robe de plumes d'une Fille du ciel
On ne peut la donner aux hommes.
Remets-la où elle était.

LE PÊCHEUR.
Ainsi, ce vêtement appartient à une Fille du ciel?
Je le conserverai pour le bonheur de mes descendants :
Ils en feront un trésor de cet empire.
Certes, je ne te le rendrai jamais.

LA FÉE
Sans ma robe de plumes, je ne puis voler:
Je ne pourrai pas revenir au ciel!
Rends-la moi, je t'en prie!

LE PÊCHEUR
Plus il entend de telles paroles,
Plus Hakouriô devient déterminé.
Par son origine, c'est un homme sauvage :
La robe de plumes du ciel, il va la prendre pour la cacher.
Tant pis! Ainsi, il va se retirer.

LA FÉE.
Maintenant, même la Fille du ciel
Est comme un oiseau sans ailes :
Plus de vêtement pour s'envoler!

LE PÊCHEUR.
Sur la terre à présent, tu es de ce bas monde.

LA FÉE
Que faire? J'ai beau chercher'

LE PÊCHEUR.
Puisque Hakouriô ne rend pas le vêtement'

LA FÉE
Je ne puis rien.

LE PÊCHEUR
Le moyen'

LE CHOEUR.
(Il n'y en a pas.) La rosée des larmes! ... De sa coiffure de pierres précieuses,
Les fleurs se fanent.
Voici venir les "cinq faiblesses" des Filles du ciel.
Chose pitoyable à voir!

LA FÉE
Tandis que je regarde la plaine du ciel, le brouillard s'élève
Et je ne sais où le chemin des nuages va s'égarer.

LE CHOEUR.
Vers ce ciel où elle avait l'habitude de vivre, peu à peu les nuages s'en vont,
Et à cette vue, elle leur porte envie.
C'est à peine si elle perçoit la voix affaiblie
De cet oiseau du Paradis qu'elle avait coutume d'écouter
Combien elle jalouse, les entendant sur le chemin du ciel,
Les oies sauvages qui y retournent!
Pluviers et mouettes, comme des vagues au loin,
Vont et viennent ; le vent du printemps
Souffle vers le ciel : quels regrets!

LE PÊCHEUR
Un seul mot : la douleur de ton visage m'a touché ;
Je te rendrai ta robe de plumes.

LA FÉE
O bonheur! Donne-la-moi!

LE PÊCHEUR
Un instant.
Je te rendrai ton vêtement
Si tu exécutes maintenant, ici,
Cette danse des Filles du ciel dont j'ai entendu parler si souvent.

LA FÉE
Que je suis heureuse! Maintenant j'ai le moyen de revoir le ciel!
A cause de cette joie,
Je laisserai une danse qui charmera les hommes.
Il est une musique qui fait tourner le Palais de la Lune ;
En la jouant ici,
Je la léguerai aux misérables hommes de ce monde.
Mais je ne puis danser sans mon vêtement de plumes
Donne-le-moi, je te prie.

LE PÊCHEUR
Non : si je te rends ce vêtement,
Sans danse ni musique
Tu remonteras au ciel.

LA FÉE
Le soupçon est humain.
Au ciel, pas de mensonge.

LE PÊCHEUR
Tu me fais honte. Eh bien,
Voici ta robe de plumes.

LA FÉE
La jeune vierge, mettant son vêtement,
Joue la musique de "la brillante robe de plumes"

LE PÊCHEUR
Le céleste vêtement de plumes se mêle au vent,

LA FÉE
Les manches sont des fleurs mouillées de pluie.

LE PÊCHEUR
En jouant sa musique'

LA FÉE
Elle se met à danser.

LE CHOEUR.
C'est le moment ou s'inaugure
La danse de Souroga, la joie de l'Est!

Pendant cette danse, le Choeur nous donne d' abord, chose curieuse, une petite explication philologique : l'étymologie du mot - oreiller hiakata ; puis il nous décrit, en quatre vers qui demanderaient un long commentaire, l'organisation du Palais de la lune, où la vierge céleste est de service ; après un ingénieux rappel de la 12e tannka du Hyakouninn - isshou, le ravissement des hommes et des êtres divins eux-mêmes en présence de la danse exquise qui se déroule sous leurs yeux ; enfin la Fée, qui de temps en temps avait fait écho au choeur, pour célébrer notamment l'éternité de la dynastie japonaise, s'arrête un instant pour lancer une strophe solennelle à la gloire des dieux qu'elle sert, puis reprend cette danse, qui va s'achever par son ascension finale. (Ce dialogue a été remplacé par un "SAISHIKI", danse accompagnée de musique, qui en est la représentation abstraite).

LE CHOEUR.
Ainsi, elle danse le divertissement de l'Est.

LA FÉE
Tantôt son vêtement d'un vert bleu est comme la couleur du ciel'

LE CHOEUR.
Tantôt il est pareil aux blanches vapeurs du printemps.

LA FÉE
La robe de la vierge est d'une nuance rare, d'un parfum exquis.

LE CHOEUR.
Tantôt à droite, tantôt à gauche,
Sous sa coiffure de fleurs,
Elle fait flotter les manches du céleste vêtement:
Elle meut en avant, puis en arrière,
Les manches animées.
Variant les styles de sa danse,
La belle vierge de la lune,
Au ciel où la lune est en son plein,
Devient l'image de la Sagesse.
Les v'ux exaucés, le pays tranquille,
Versant en abondance les sept trésors,
Elle daigne les répandre sur la terre.
Mais voici que,
Comme le temps passe, la céleste robe de plumes
Etend sa traîne, au vent de la plage.
La voilà au-dessus de la plaine des pins de Miho, puis sur les nuages d'Oukishima ;
Elle passe le mont Ashitaka et la cime du Fouji lui-même ;
Elle devient indistincte
Et, mêlée aux brouillards
Des augustes espaces du ciel,
Elle disparaît à notre vue.

La Scène
Le drame, c'est quelque chose qui arrive, le Nô, c'est quelqu'un qui arrive. Un peu comme cette porte, quand le Théâtre en Grèce a commencé et qu'une communication à travers le mur a été frayée avec l'invisible, où viennent l'un après l'autre s'inscrire les personnages de L'Orestie. Ici la scène se compose de deux parties : le Chemin ou Pont de l'Estrade. Le Chemin est une longue galerie couverte accolée à la paroi du fond et divisée par des supports verticaux en trois parties égales. L'estrade, encadrée par quatre colonnes sous un toit, est une plate-forme de bois polie comme un miroir(1). Elle est placée sur le côté droit de la salle et fait angle et avancement dans le parterre. C'est une disposition essentielle. Car ici le spectacle n'a pas lieu pour le spectateur qui, désormais anéanti et obscur, va prendre le temps à cette action sur la scène; il n'y a pas un drame et un public face à face correspondant de chaque côté d'une fissure de fiction et de feu. Ils entrent l'un dans l'autre, de sorte que par rapport à nous les acteurs marchent et se déploient latéralement et sur deux plans, avec lesquels chacun des assistants de par sa place forme une géométrie personnelle, suivant l'angle correspondant de son 'il et de son oreille. Tout se passe à l'intérieur du public qui ne perd jamais une impression à la fois d'enveloppement et de distance : simultanément avec nous, à notre côté. D'impermanence aussi. Le Pont, même quand les simulacres solennels ont cessé de s'y avancer, ne perd pas ses possibilités majestueuses d'introduction et de retraite, ni l'estrade sous son dais qui est le pavillon du rêve, pareil à ces kiosques de cinabre et de corail dans les peintures chinoises où festoient au-dessus des nuages des bienheureux en robes turquoise et azur, ne cesse de faire perpétuellement ostension d'une présence ou d'une absence.
A droite et à gauche, sur le bois couleur de beurre frais on a peint des bambous verts et sur le panneau de fond un grand pin. Cela suffit pour que la nature soit là.
(1) Sous cette estrade un certain nombre de grandes jarres de terre cuite sont enfoncées dans le sol, l'ouverture en l'air, afin d'augmenter la sonorité des planches (toujours effleurée ou heurtées par des pieds nus). Pour attirer hors de la caverne où elle s'était réfugiée la déesse du Soleil, Amatérasu, la terrible Femelle - du - Ciel, Amé - no ' uzumé danse sur un tonneau renversé.
Paul Claudel Extrait de "L'OISEAU DANS LE SOLEIL LEVANT" Gallimard, 1929.

Le Drame Lyrique: Les Nô
Aux origines de l'art japonais, on trouve une danse sacrée (kagoura) que la mythologie rattache à la mimique d'Ouzoumé devant la caverne de la déesse du Soleil ; et l'on observe encore une autre pantomime, exécutée à la cour en souvenir du dieu Ho-déri noyé par son frère. La littérature du VIIIe siècle nous signale aussi l'apparition d'une "danse des rizières" (tamaï), pratiquée au moment des moissons, et qui, plus connue sous le nom sino-japonais de denngakou à partir du XIe siècle, atteint au XIIIe siècle son plein développement.
Nous la voyons alors dansée par des personnages religieux (denngakou - hôshi), qui peu à peu lui donnent une extension nouvelle .en représentant des sujets historiques ; si bien qu'on aboutit, vers le début du XIVe siècle, au Denngakou no Nô, ou "Denngaku d'art".
D'autre part, dès le IXe siècle, la "danse des rizières" s'adjoint un élément comique : la "pièce en désordre" (sarougakou), qui bientôt se transforme, aborde à son tour les grands sujets de la mythologie et de l'histoire, finit par devenir le Sarougakou no Nô et par éclipser le Denngakou. La principale cause de ce progrès fut sans doute l'introduction, dans l'ancienne pantomime accompagnée de musique, du dialogue dramatique emprunté à la Chine. C'est, en effet, au VIIIe siècle surtout que le théâtre chinois brilla d'un vif éclat ; or, la première moitié de ce siècle est marquée par de fréquents voyages des bonzes japonais en Chine, et sa seconde moitié, par l'épanouissement du Sarougakou no Nô en divers endroits qui, comme Nara, étaient des centres religieux. Cette évolution, qui d'ailleurs est restée obscure sur bien des points, s'achève enfin quand le Sarougakou no Nô devient le Nô - gakou, puis le Nô tout court. Vers la fin du XIVe siècle, sous le grand shôgoun Yoshimitsou, plusieurs familles de nobles acteurs paraissent, celle des Youzaki surtout, représentée d'abord par Kiyotsougou et par son fils Motokiyo, puis par toute une lignée de descendants.
Au milieu du XVe siècle, Yoshimaça les patronne à son tour : c'est la grande époque des Nô. Après les Ashikaga, le mouvement de composition s'arrête ; mais les Tokougawa continuent de s'intéresser vivement à ces représentations, qui feront jusqu'à nos jours les délices de l'aristocratie lettrée.
Cette histoire des Nô explique d'avance la nature de ce genre littéraire tout particulier. Les Nô ne sont pas de véritables drames : ce sont de petits opéras, où l'action, très simple, ne sert qu'à augmenter l'intérêt de l'oeuvre lyrique ; la beauté de la poésie, la noblesse du chant, l'élégance grave de la pantomime, tels sont les traits essentiels de cet art issu des antiques danses sacrées.
En même temps, ses origines religieuses se retrouvent dans le fond même des sujets traités. Ecrits par des bonzes anonymes, plus soucieux d'édification morale que de succès littéraires, les Nô sont une mythologie, une histoire, une légende vivantes. Si, par le sens de l'art, ils nous rappellent surtout le théâtre grec, par leur inspiration pratique, c'est plutôt à nos Mystères qu'ils font penser. Le sentiment de la nature, l'amour de la terre natale, l'orgueil guerrier y tiennent une large place ; mais l'idée dominante se rattache toujours, soit au vieux shintoïsme, soit, plus souvent, au bouddhisme. Un prêtre ou un bonze entre en scène ; on se trouve en quelque endroit fameux ; un dieu apparaît, qui expose au saint personnage la légende locale et révèle son nom : tel est un des thèmes favoris, presque toujours orné de pieuses considérations sur la vanité des choses humaines. Mais si le fond est d'ordinaire banal, la forme est souvent merveilleuse. Un style évocateur fait défiler les images brillantes, les épithètes antiques, les "mots ' oreillers" qui ouvrent sans cesse à la pensée quelque lointaine perspective, les "mots à deux fins" surtout qui, au mépris de toute logique grammaticale, enchaînent et fondent les phrases en un seul développement, sans commencement ni terme, en un déroulement de suggestions indécises qui transmuent la pensée lucide en une sorte de rêve fugitif et qui font courir le flot verbal, à l'infini, comme le déroulement d'une vague à la surface de la mer illimitée.
Cet art, impressionniste comme tout l'art japonais, sait charmer son public sans faire appel à aucune illusion grossière. Comme scène,

Origine géographique

Japon

Mots-clés

Cote MCM

MCM_1991_JP_S1

Date du copyright

1991

Auteur val

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Titre Localisation Date Type
Japon. Nô. Drame, Hagoromo "La Robe de Plumes". Photos Japon 1991-02-15 Photo numérique
Japon. La robe de plumes (Hagoromo). Hommage à Hélène Georg. Suivie d'un concert de musique Nô TSUXMA. Affiche Japon 1991-02-15 Affiche
Titre Localisation Date Type
Saison 1991 1991