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Liban. La Mémoire de Job d'Elias Khoury (Création). Spectacle

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Évènement

Titre

Liban. La Mémoire de Job d'Elias Khoury (Création). Spectacle

Sous-titre

Théâtre libanais Hakawati, mise en scène Roger Assaf

Date

1994-03-18

Date de fin

1994-04-10

Artistes principaux

Lieu de l'évènement

Type d'évènement

Théâtre

Description de la pratique

18 mars -10 avril 1994
Musique PAUL MATTAR
Scénographie, JADE TABET
Costumes, MAY ABI RACHED Avec Julia Kassar, Hanane Hajj Ali, Lina Saneh, Betty Taoutel, Roger Assaf, Rabih Mroué, Fadi Abi Samra, Paul Mattar.

Un débat animé par Noël COPIN sur le thème "Comment mettre la guerre en scène" aura lieu le samedi 26 mars à 16 H 30 dans la Petite Salle.
Avec la participation de Roger ASSAF, Khemaïs KAYATI, Elias KHOURY (sous réserve). Paul MATTAR et Ghassan SALAME.

Le théâtre libanais, aux origines communes avec celui de la Syrie, saura en permanence allier la recherche d'une identité propre à une ouverture vers les cultures étrangères. C'est en 1847 que naît à Beyrouth le théâtre de type occidental en langue arabe avec la création par Maroun al-Naqqâsh d'Al Bakhil librement adapté de l'Avare de Molière.
C'est essentiellement dans les établissements confessionnels chrétiens d'enseignement privé et dans les sociétés littéraires ou philanthropiques que devait se développer, entre les années 1868 et 1920, le théâtre dans ce pays. Les animateurs de ce mouvement empruntent au répertoire français, italien ou turc le canevas de pièces autour duquel ils improvisent des spectacles présentés sporadiquement. Des oeuvres d'intérêt local sont également créées. Dans les années 1920- 1930, quelques salles de spectacle sont construites dont une, Masrah Farouk, resta en exercice jusque vers la fin des ann6es soixante.
En 1960 le mouvement théâtral contemporain se structure avec la création par Antoine Moultaqâ de l'Académie d'art dramatique à l'Université Libanaise et la création par Mounir Abou Debs d'une troupe rattachée au Festival de Baalbek, festival qui joue alors, et jusqu'à son interruption en 1977, un rôle essentiel d'ouverture sur les grands courants internationaux de création. Hassan Ala'el Din dit Chouchou, animateur et acteur principal d'une troupe populaire, suscite l'enthousiasme des foules avec des comédies satirico-sociales. A la même époque les théâtres de langue française avec le Centre universitaire d'études dramatiques, animé par Roger Assaf, anglaise avec le Drama Club de l'université américaine, et arménienne avec les mises en scène de Berge Fazlian, participent à ce mouvement novateur. Les auteurs d'origine libanaise expatriés: Georges Schéhadé, Andrée Chédid perpétuent en France la présence libanaise dans la création dramatique dont les précurseurs furent Michel Sursock et Chekri Ghanem.
Durant les évènements qui ont secoué depuis deux décennies le Liban, le théâtre de langue arabe, marquant le recul de l'influence française et la nécessité de s'adresser à un public vitalement impliqué dans la recherche de sa spécificité, va prendre un essor important : les metteurs en scène Jalal Khoury, Roger Assaf, les auteurs Issam Mahfouz et Raymond Gebara en sont les principaux artisans. Chérif Khaznadar, extrait de l'Encyclopédie du Théâtre. 1992.

ELIAS KHOURY auteur
Romancier, essayiste, scénariste et journaliste, Elias Khoury passe actuellement pour l'une des "valeurs sûres" de la littérature arabe et libanaise contemporaine.
Il a enseigné pendant plusieurs années dans les différentes universités arabes et américaines de Beyrouth ainsi qu'à l'université de Columbia à New York.
Aujourd'hui il est rédacteur en chef du supplément littéraire du quotidien libanais An Nahar.
Depuis 1975 il a publié six romans dont - Sur les Relations du cercle (1975) - La Petite Montagne (1977) - Les Portes de la Ville (1981) traduit en anglais en 1993.
- Un Parfum de Paradis (1981) traduit en français aux Editions Arléa en 1992 - Le Voyage du petit Gandhi (1989) - Le Royaume des Etrangers (1993) traduit en français aux Editions Arléa en 1987 et en anglais en 1989.
Des nouvelles Le Prédicat et le Sujet (1984), Quatre essais littéraires et politiques : - A la Recherche d'un Horizon, Etudesde poésie, La Mémoire Perdue, Du temps de l'occupation.
Il est le Coscénariste du film de Maroun Bagdadi, Hors la vie, consacré à une prise d'otage au Liban et qui reçut le Prix Spécial du Jury à Cannes en 1991.
La Mémoire de Job est sa première oeuvre théâtrale.

ROGER ASSAF metteur en scène
Né en 1941, Roger Assaf reçut sa formation théâtrale au Centre Dramatique de Strasbourg (1963- 1965).
Il se lance à partir de 1967 dans la mise en scène en français puis en arabe et devient rapidement l'un des principaux artisans du renouveau théâtral 1ibanais.
En 1968, il fonde avec l'actrice Nidal Achkar l'Atelier d'Art Dramatique de Beyrouth. De 1968 à 1972 il monte plusieurs spectacles à caractère politique qui sont généralement le fruit d'un travail collectif : Le revizor (1968), Edition Spéciale (1968), Majdaloun (1969) pièce politique interdite après quatre représentations, Carte Blanche (1970, Festival de Damas), La grève des voleurs de Ossama El Aref (1970), Marjane Yakout et la pomme (1971), lzar (1972).
Puis, pendant quelques années il mène une activité politique et théâtrale dans les camps palestiniens et les villages du Sud-Liban.
La guerre civile déclenchée en 1975 impose une interruption quasi totale des activités culturelles et la plupart des théâtres sont gravement touchés.
Depuis 1977 il dirige la troupe du Théâtre Hakawati. Nombre de ses spectacles ont été primés lors de festivals arabes et internationaux. Il a également participé au Théâtre des Nations en 1984 et est l'auteur d'un ouvrage intitulé La mise en théâtre ou les Masques de la ville (1984).

Le Théâtre Hakawati ou Théâtre du Conteur a été créé en 1977 à Beyrouth-Ouest par un groupe d'enseignants et d'étudiants en art dramatique de l'université Libanaise.
Animé par Roger Assaf, il se présente comme un lieu d'expression populaire et politique et de recherche théâtrale et artistique.
Son travail se développe sur trois axes : la mémoire collective comme source de sujets et de formes dramatiques (c'est le cas notamment du thème traité dans La mémoire de Job), le comédien-conteur comme centre de la création collective, la relation constante avec les informateurs (ceux dont la mémoire est l'objet du travail) pendant l'élaboration du spectacle, pendant et après les représentations.
Ses principaux spectacles ont pour thème des aspects sociologiques et politiques de la vie libanaise : - Bil Ibar wal ebar (1978), pièce sur l'exode rural - Chroniques de 1936 (1979), spectacle consacré à un épisode de l'histoire orale du Sud-Liban - Maaraké, long-métrage sur la résistance populaire à l'occupation israélienne (1985). - Les jours de Khiyyam, chronique d'un village envahi et massacré par les Israéliens en 1978 (ce spectacle à été présenté à la Maison des Cultures du Monde en 1983) - La cloche (1990-1992), souvenirs d'un village du Sud-Liban racontés par un vieux berger témoin de vingt années de conflits - La Mémoire de Job (1993)

LA PIÈCE
1993. Alors que Beyrouth en liesse fête le cinquantième anniversaire de son indépendance, un groupe de femmes fait irruption. Elles représentent les mères des quelque 20.000 personnes enlevées à Beyrouth entre 1982 et 1985 et réclament des nouvelles de ces disparus que le reste du monde, par impuissance ou compromission, préfère oublier.
A la fête du souvenir est convié un personnage symbolique, Ayoub (Job), vieux Beyrouthin, chroniqueur-poète dont les souvenirs embrassent les principaux événements vécus par le pays depuis la guerre de 14-18. Il va recueillir les témoignages des mères, des épouses, des s'urs de disparus, il sera le biographe de leurs souvenirs, du drame qu'elles ont vécu lors de l'enlèvement et de ce néant fait d'attente et d'espoirs toujours déçus.
Telle l'histoire d'Ina'am, la mère d'Ali enlevé en 1985, ou celle de Salma dont le mari fut kidnappé chez lui, en pyjama, dans la nuit du 15 septembre 1982. Ou celle encore de Laurice, mère de Michel et Katia tous deux enlevés dans la rue en plein jour ; elle conserve soigneusement leurs vêtements en prévision d'un retour et fête chaque année leur anniversaire.
Aussi touchés que puissent être les auditeurs, tous conviennent que le seul remède est l'oubli. Alors Ayoub proteste, rappelant en termes héroïques les drames vécus par le Liban : la famine de 1914-18, la défaite de 1948, le massacre de Sabra et Chatila, le siège et la chute de Beyrouth en 1982.
Et pendant ce temps-là, les entreprises de démolition ouvrent la voie aux lendemains d'une ville menacée d'amnésie.

COMÉDIENS
PAUL MATTAR Musicien et compositeur, homme de théâtre et de télévision, auteur et réalisateur. Il a activement participé au renouveau théâtral libanais de 65 à 75.
ROGER ASSAF Nombreux spectacles montés au Liban, plusieurs tournées et prix à l'étranger dans des festivals arabes et internationaux.
JULIA KASSAR Une des valeurs sûres de la nouvelle génération de comédiens libanais. Présente dans la plupart des oeuvres à caractère expérimental depuis 1990.
HANANE HAJJ ALI Comédienne du Théâtre Hakawati depuis sa création. Un des principaux artisans de l'écriture dramatique et du style scénographique spécifiques à cette troupe.
RABIH MROUÉ et LINA SANEH Jeunes comédiens et metteurs en scène nouvellement sortis de l'université Libanaise et élèves de Roger Assaf. Ils ont déjà à leur actif trois spectacles orientés vers la recherche d'une expression personnelle et novatrice;
BETTY TAOUTEL Jeune diplômée de l'IESAV (Institut des Etudes Scéniques et audiovisuelles de 1'Uuniversité Saint Joseph) en 1993. Elle a joué dans deux spectacles professionnels au Liban.
FADI ABI SAMRA Diplômé de l'université Libanaise, Faculté des Beaux Arts, Section Art Dramatique en 1991. A joué dans une dizaine de spectacles au Liban dont certains pour enfants. A suivi une formation de marionnettiste en Union Soviétique.
JEAN GEBRANE et HAGOP DER GHOUGASSIAN Jeunes diplômés de l'IESAV en 1993. Deux des plus brillants techniciens de leur promotion. Passionnés et très au courant de toutes les techniques modernes de réalisation audiovisuelle.

1er TABLEAU - L'indépendance
Le Liban est indépendant depuis 1943. Cinquante années se sont écoulées depuis, dont dix-sept, c'est-à-dire le tiers, ont été des années de guerre et de division.
Aujourd'hui notre jubilé d'or (un peu timide, d'une jubilation plutôt hésitante), nous rappelle que par moments, notre peuple turbulent a voulu se donner l'allure d'une nation.
- Si vous le voulez bien, aujourd'hui, nous allons célébrer cet événement
- On a demandé à de passants au hasard quand a eu lieu l'indépendance.
La plupart l'ignoraient.
- Moi je suis né en 67.
- Moi aussi.
- L'année de la défaite arabe.
- Mon père était soldat. C'est lui qui m'a raconté l'histoire de l'indépendance libanaise.
- Chez moi, l'indépendance, on était contre, on voulait être arabe.
- Moi je suis né en 72, je n'ai connu que la guerre. Comme s'il n'y avait rien eu avant.
- Moi je suis plus âgée, mais j'ai toujours refusé d'étudier l'histoire à l'école. Je n'ai appris quelque chose qu'en préparant ce spectacle.
- La Fête de l'Indépendance, pour moi c'était le défilé militaire et c'était mon père, le drapeau bien planté sur le flanc. J'étais fière et confiante. En mon père et en mon pays.
- Où est ton père aujourd'hui ?
- Émigré au Canada.
- Comme beaucoup de mes camarades. Ils ont choisi d'être libres ailleurs, à l'étranger. Moi j'ai vécu dans un quartier de Beyrouth, isolé par la guerre. Je ne connais qu'un bout de mon Pays.
- Je suis né en Egypte.
- Moi à Beyrouth.
- Je suis venu au Liban à l'âge de ... ans. Il était déjà indépendant depuis pas mal de temps.
- Mais il ne l'était pas encore quand je suis né rue Maarad.
- T'es vieux, mon vieux.
- C'est où ça rue Maarad ?
- C'est dans le centre ville.
- En plein coeur de Beyrouth.
- Là où la guerre a tout détruit.
- Au fil des ans, la guerre a pris son temps, le nôtre aussi c'est à rebours que nous voulons aller, reprendre au temps des souvenirs escamotés, retrouver dans Beyrouth, notre ville, les gisements d'une mémoire menacée de dissolution.
- Cher public, à l'occasion de notre jubilé national, nous avons la joie et le plaisir de représenter pour vous La Mémoire de Job.
- Job, Ayoub dans notre langue, son histoire imaginaire est tissée avec les fils de la vérité vraie.
- Vous ne trouverez cette histoire ni dans les dossiers d'archives ni dans les chroniques savantes, mais vous n'en trouverez guère de plus admirable ni de plus digne d'intérêt, car elle est gravée sur les murs de Beyrouth, capitale de nos douleurs et berceau de notre mémoire.

- Bonjour Beyrouth !
- Après 15 h de bombardements ininterrompus à raison de 3 obus à la seconde et d'un raid aérien toutes les 3 minutes, le matin du 2 août 1982, nous découvrons sur les murs de la ville des graffitis signés Ayoub.
-
- S'appelait-il vraiment Ayoub ?
- Il a beaucoup grandi depuis.
- Nous l'avons fait naître avant la guerre de 14-18.
- Nous l'avons enrôlé dans l'armée des volontaires arabes en 1948.
- Nous l'avons promu abadaye aux belles heures des soules du centre ville.
- Et en 1943 il fut, à n'en plus douter, l'un des héros inconnus des événements de votre indépendance.

Ayoub : Le lundi 8 Novembre 1943 le ciel était gris de nuages et le temps d'une fraîcheur automnale.
- Le Parlement Libanais décrète l'amendement de la Constitution et la fin du Mandat français.
- Le jour même, les Services de Sécurité français saisissent tous les journaux, occupent leurs locaux et interdisent la diffusion des nouvelles.
- La presse se met en grève.
-
- Le Point d'interrogation imprimé clandestinement, diffuse des nouvelles interdites par la censure.
- Et le jeudi 11 Novembre, les français procèdent à l'arrestation du Président de la République chrétien Bechara el Khoury et du Premier Ministre musulman Ryal el Solh, ainsi que de Camille Chamours et Salim Tabela deux ministres chrétiens et Adel Osseimane et Abd el Hamid Karamé, tous deux musulmans.
- Au total trois chrétiens et rois musulmans. Parfait, le compte est bon. La démocratie c'est une affaire d'arithmétique, et au Liban, cela passe par l'équilibre confessionnel.
- Jean Helleu, Nouveau Délégué Général de la France Libre au levant, décrète la dissolution du Parlement.
-

- La suppression de la nouvelle Constitution.
- Et l'annulation des décrets d'indépendance.
- La première manifestation a lieu Rue Weygand.
- Une foule de manifestants s'attroupent dans les quartiers musulmans devant la demeure de Ryad el Solh.
- Une autre descend des quartiers chrétiens devant la demeure de Bachara el Khoury.
- Et les deux manifestations se rejoignent devant le Parlement.
- A 8 h du matin 6 députés se trouvent à l'Assemblée Nationale.
- L'armée française entre en action. Un contingent sénégalais cerne le Parlement et empêche les députés d'y pénétrer.
- Saadi el Mounla, député de Tripoli se fait intercepter.
- Circulez c'est interdit.
- Quoi, qu'est-ce que tu dis ? Moi interdis vous ! Allez à votre pays.
- Moi soldat français.
- Moi député libanais ... je veux aller à la Parlement.
- Mais vous êtes fous !

- On en vient aux mains. Saadi el Mounla, porté à bout de bras, parvient à une fenêtre, on le hisse, il saute à l'intérieur du bâtiment.
- Cela fait 7 députés.
- C'est Saadi el Mounla, le 7e , qui dessina le 1er drapeau libanais, rouge blanc rouge et un cèdre vert au milieu.
- J'ai besoin d'un crayon vert.
- Un crayon vert !
- Qui a un crayon vert ?
- Tout le monde dehors !
- J'ai dessiné le cèdre avec un crayon noir.
- Sabri Hamadé a dit aux soldats :
- Nous sommes ici par la volonté du peuple.
- Et nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes.
- 1l a dit ça ? Tu es sûr ?
- Mois aussi j'ai appris ça à l'école mais je sais plus qui l'a dit.
- Toujours est-il que le couvre feu fut décrété par les autorités françaises à partir de 19h30.
- Si les français ne nous foutent pas la paix, je jure de faire sauter le siège du Général Gouraud
- Qu'est-ce qui te prend ? Gouraud est mort, le nouveau s'appelle Helleu Jean Helleu!
- Helleu ?
- Dès le lendemain, les troubles s'étendent à tout le pays.
- Pourquoi est-ce que les français accrochent partout les portraits de Staline avec ceux de De Gaulle ?
- Pour faire croire que les russes sont avec eux contre nous.
- E t les gens se mirent à déchirer les portraits de De Gaulle et à laisser ceux de Staline.
- C'est un bon orthodoxe! Que Dieu et Sainte Sophie le protègent.
- Hassan Makhzoumi, grimpe sur le rebord d'un mur de la rue Weygand, décroche un grand portrait du général De Gaulle et le fait dégringoler.
- Hassan avait 13 ans. On emporte le corps chez ses parents, à ... tout près du théâtre où cette pièce fut créée, il y a quelques mois.
- Le Gouvernement provisoire s'était réfugié dans le village de Bshamour, entouré de rochers et protégé par une troupe hétéroclite de partisans.
- Chacun portait une arme qu'il avait mené de chez lui, de maigres munitions en bandoulière, et la ferme conviction d'être le héros valeureux d'une épopée glorieuse.
- Par 4 fois, les français attaquèrent en vain nos positions. Soudain, Saïd Fakhleddine bondit hors de la tranchée, brandissant une grenade dégoupillée et la lance de toutes ses forces sur la première voiture blindée de l'aile droite. Puis, sabre au clair, il se jette sur l'ennemi. Fauché par une salve, il tombe en travers de la route, mais l'avance ennemie, enragée par sa fougueuse incursion est stoppée net, le sang de Saïd Fakhreddine, en coulant sur leur Chemin, avait tracé un barrage qu'ils n'ont pas pu franchir.
- Entre temps les anglais jouaient leur jeu, trop heureux de faire coïncider les priorités de la guerre avec l'opposition aux intérêts français.
- Victory for Liban !
- Spears se faisait ovationner par la foule, alors que le Général anglais Casey envoyait un ultimatum au Général Catroux, l'intimant de libérer les membres du gouvernement détenus à Rachaya et de les rétablir dans leurs fonctions.
- Et le lundi 22 Novembre 1943, Beyrouth en liesse accueillait les héros de l'Indépendance.
- ...
- Le 1er acte du gouvernement fut de consacrer le nouveau drapeau.

2eme TABLEAU - Les disparus
- Et voilà ! Cela se passait il y a un demi-siècle. Un drapeau, un hymne national, des mots pour la patrie. Tout ce qu'il faut pour une fête nationale en bonne et due forme. Et pourtant ...
- Le Liban réconcilié veut célébrer à l'unisson, tout le monde est convié, mais 20.000 libanais manquent à l'appel.
- Non, ils ne sont pas mort de la guerre.
- On ne peut pas non plus dire qu'ils sont vivants !
- Ils sont seulement disparus.
- Laurice : Il ne saurait y avoir de fête avant qu'ils ne reviennent.
- Salma : Laurice est la mère de Michel et de Katia.
- Laurice : Salma est l'épouse de Saïd.
- Salma : Et In'aam la mère de Ali.
- In'aam : In'aam est morte.
- Salma : Depuis des années nous marchons en portant ces photos.
- Comme un scapulaire.
- Comme une relique.
- Comme un ostensoir.
- Salma : Pendant des mois, chaque jour, vers 10 h du matin, une centaine d'entre nous se retrouvaient, nous marchions en silence, jusqu'à l'entrée d'un édifice public ou de la résidence d'un responsable, en portant ces photos
- Comme un scapulaire.
- Comme une relique.
- Comme un ostensoir.
- Salma : C'est là que j'ai fait la connaissance de Laurice.
- Laurice : N'aie pas peur ! Ce n'est qu'une épreuve. Dieu nous éprouve et Dieu nous en sortira.
- Salma : Dieu n'a rien à voir là-dedans ! Mon mari a été enlevé de chez lui. Je veux savoir qui l'a enlevé.
- Laurice : Dieu n'éprouve que ceux qu'il aime. Je suis veuve et j'ai deux enfants, Michel et Katia. Ils ont disparu ensemble. Ils revenaient à la maison en voiture. Ils ont disparu ! Ce n'est qu'une épreuve. Je sais qu'ils reviendront si je sais les attendre.
- In'aam : Ali!
- Salma : Plus tard In'aam s'est jointe à nous.
- In'aam : Ali ! Je lui avais dit de ne pas descendre à Beyrouth!
- Quel âge a-t-il ?
- In'aam : 14 ans, mais il en paraît beaucoup plus.
- Viens avec nous !
- Salma : Au début elle refusa.
- In'aam : Je dois l'attendre ici. Il faut que je sois là quand il reviendra.
- Prends une photo de ton fils et viens.
- In'aam : Pourquoi faire ? Qu'est-ce que vous attendez là sans rien faire ? Pourquoi vous vous taisez ?
- Ayoub : Un mois avant sa mort, In'aam était venue me voir.
- Quand son fils a été enlevé, elle s'est démenée comme un diable. Nous aussi, nous avons tout fait pour elle, toutes les démarches possibles, avec des gens de tout bord et à tous les niveaux.
- Mais sans aucun résultat.
- In'aam : Les gens me fuient ! Quand j'arrive tout le monde se tait ! Chacun a peur que je lui adresse la parole.
- C'est parce que nous n'avons rien trouvé, rien obtenu !
- In'aam : C'est un mot qu'il ne faut pas dire aussi facilement : rien !
- Nous avons fait tout notre possible.
- In'aam : Je n'ai que faire de votre possible ! Aujourd'hui je veux autre chose. Toi qui écris tes mémoires, je veux que tu écrives mon histoire.
- Ayoub : Volontiers.
- In'aam : Le plus tôt sera le mieux ! Aujourd'hui ! On ne sait pas de quoi demain sera fait !
- Ayoub : C'était à Beyrouth en 1985. In'aam, mère de Ali, m'a raconté son histoire.
- In'aam : Tout a commencé ici, dans mon ventre. J'avais 16 ans et j'avais peu. Youssef, mon mari, s'est mis à rire. Il avait compris tout de suite, avant moi. Cette chose qui se passait en moi et qui me donnait des vertiges et de la nausée.
Cette chose qui s'est mise à grandir, pendant 9 mois, â me faire toute ronde, de partout, à remplir mon image dans le miroir jusqu'à la déborder.
- In'aam 2 : On me Disait : femme enceinte qui embellit, accouchera d'une fille jolie ... Mais moi je savais que c'était un garçon, je savais déjà que c'était Ali.
- In'aam 1 : Déjà il ne tenait plus en place. Toujours à bouger, à droite, à gauche, comme s'il se sentait à l'étroit. Ou alors il boudait, recroquevillé dans son coin. Puis il changeait d'avis, le voilà qui prenait toute la place, comme un grand seigneur, puis le voilà reparti, dans tous les sens, à droite, à gauche.
- In'aam 2 : Ali ! Tu me fais mal Ali !
- In'aam 1 : Ali, où vas-tu ? Reste avec moi !
- In'aam 2 : Tu me déchires ! Tu vas me faire mourir !
- In'aam 1 : Le jour où Ali a disparu, mon corps s'est souvenu de cette douleur. Une douleur qui fait peur ! Une peur qui fait mal. Mal au ventre, mal aux mâchoires. La peur cogne sur mes dents, mes dents vont éclater. Ali !...
- In'aam 2 :
- In'aam 1 : Ali ! Pourquoi m'as-tu quitté ?
- In'aam 2 : Je n'ai plus mal ! La douleur est sortie de moi.
- In'aam 1 : Je me suis retrouvée seule ! La douleur est rentrée en moi.
- In'aam 2 : Je l'ai entendu pleurer. J'étais heureuse.
- In'aam 1 :
- In'aam 2 : Ali avait deux ans quand son père est mort. Il pêchait des perles dans le golfe à Abou Dhabi. Un jour, il a plongé et n'est pas remonté.
- In'aam 1 : Depuis lors, Ali a été mon seul compagnon.
- In'aam 2 : J'étais sa complice, sa camarade.
- In'aam 2 : Il a grandi trop vite ! A 14 ans, il avait l'air d'en avoir 18.
- In'aam 1 : Je savais que des miliciens dressaient un barrage sur la route qu'il devait prendre. Je suis passée plusieurs fois devant eux ! Ce jour-là, ils ont eu peur de moi.
- Milicien :
- In'aam 2 :
- Milicien : - Vous êtes sûre que c'est ici qu'il a été enlevé
- In'aam 2 : Oui je suis sûre ! C'est d'ailleurs tout ce qu'ils savent faire ! Rendez-moi mon fils !
- Milicien : - Calmez-vous ! Voyons ! Du calme !
- In'aam 2 :
- Milicien : - Ils disent qu'ils n'ont pas vu de garçon de 14 ans.
- In'aam 1 : Moi je l'ai vu ! Je l'ai vu dans leurs yeux ! Le gros barbu, quand je l'ai regardé fixement, ses yeux ont parlé. Il hésitait, il avait peur. Puis Ali a baissé la tête et il a tourné le dos.
- In'aam 2 : Est-ce qu'ils l'ont tué ?
- In'aam 1 : Je n'en sais rien ! Par moments je crois à tout ce qu'on me dit, n'importe quoi ! Et parfois je ne crois plus à rien, à personne. Un jour, j'ai été chez une vieille connaissance de mon mari. Celui qui se faisait appeler Lamartine.
- Lamartine : Lamartine, dans le temps, c'était quelqu'un dans le quartier. Un de ces petits chefs dans je sais plus quelle milice.
- In'aam : Il venait chez nous de temps en temps.
- Lamartine : Ton fils est en âge d'apprendre le maniement des armes!
- In'aam : Ali, mais c'est un enfant.
- Lamartine : Allons, allons ! La Kalachnikov, c'est la guitare de la liberté. Le pays va dans tous les sens. Avec ça ! Un homme peut saisir le sens des choses.
- A - : Et en 82, quand les israéliens ont envahi Beyrouth, il a changé d'idées
- Lamartine : Pas du tout ! Il a seulement changé d'instrument. La flûte, c'est la Kalachnikov de la musique. Avec ça, l'homme peut donner un sens aux choses qui n'en ont pas.
- In'aam : J'ai été le voir quand je n'ai plus su quoi faire ni à qui m'adresser.
- Lamartine : Où est ton fils ? Il est en âge d'apprendre la musique.
- In'aam : Ali, il a été enlevé, il y a 3 mois !
- Lamartine : Ali, ce n'est pas vrai ?
- In'aam : En septembre
- Lamartine : Ah oui ! La vague d'enlèvements du mois de septembre.
- In'aam : Je suis désemparée.
- Lamartine : Mon Dieu ! Dans ce pays, les choses n'en finissent pas d'avoir de moins en moins de sens ! Je vais voir ce que je peux faire.
- In'aam : Je ne demande qu'une chose : le revoir rien qu'une fois avant de mourir
- A - : Et Lamartine revint quelques jours plus tard.
- Lamartine : Sitt In'aam. Venez avec moi à Wata 1'Msaytbeh. Un échange d'otages avait eu lieu. Un jeune homme disparu depuis 6 ans était revenu dans sa famille. J'ai pensé que vous pourriez le voir.
- In'aam : Je m'appelle In'aam et vous ?
- L'homme : 1542
- In'aam : On ne m'a pas dit votre nom. Comment vous appelez-vous ?
- L'homme : 1542
- In'aam : Où étiez-vous ? Est-ce que vous savez où vous étiez ?
- L'homme : Nous étions 40 dans la même chambre. On ne pouvait pas se coucher. On dormait debout. On ne pouvait pas aller à la toilette. Il n'y avait pas de toilette.
- In'aam : Mon fils s'appelle Ali. Voilà sa photo. Est-ce que vous l'avez jamais vu là-bas ?
- L'homme : J'avais la tête dans un sac. Pendant des mois, je ne voyais rien ! Un sac.
- In'aam : Peut-être avez-vous entendu parler de lui ? Il s'appelle Ali. Il a 14 ans.
- L'homme : On ne connaît personne par son nom. C'est interdit. On n'a pas de nom, on a un numéro. Personne n'a le droit de dire son nom.
- L'homme : .......... Je m'appelle 1542.
- In'aam : Je ne voulais pas vous fâcher, excusez-moi.
- L'homme : Je ne veux pas qu'on me frappe sur la tête. Je m'appelle 1542. Je fais tout ce que vous voulez. Je remplis des sacs de sable, je porte des sacs de sable, je construis des barricades avec des sacs de sable. Je m'appelle 1542.
- In'aam : Mon Dieu ! ayez pitié de mon fils.
- L'homme : Je n'avais peur que d'une chose. Qu'on touche à mon corps. Il y en a qu'on emmenait comme ça pour rien. Y en a un comme ça qui est mort près de moi. On lui avait enlevé un rein après l'opération.
- In'aam : Je vous en supplie regardez bien sa photo. Peut-être que cela vous rappelle quelque chose.
- L'homme : Quel est son numéro ? Tu le connais ? Moi, c'est 1542.
- In'aam : Je n'ai pas peur que Ali soit mort. J'en souffrirais mais j'accepterais qu'il soit mort. Le plus effrayant, ce que je ne peux pas accepter, c'est cette idée que mon fils a peut-être oublié son nom ...

3eme TABLEAU - La Mémoire de Job
- Ayoub : - Souhaiter la mort de quelqu'un qu'on aime, ce doit être une souffrance terrible.
- Ces femmes me gênent. J'ai beau les aimer, ces femmes me gênent.
- L'oubli et l'habitude, c'est tout ce qu'on peut leur souhaiter.
- Ayoub : "Leur" souhaiter ? Ou bien pour nous ? parce que nous sommes trop empressés à vivre. Parce que leur souffrance n'a pas de quoi nous arrêter bien longtemps. Parce que notre compassion à ras du sol ne fait que tolérer leurs images avant d'en faire des souvenirs empaillés faciles à remiser dans les oubliettes de l'après-guerre.
- Voilà Ayoub qui ???????
- Ayoub et ses moulins à fantômes.
- Ayoub et sa mémoire en guerre contre les effaceurs de l'Histoire.
- Que veux-tu qu'on leur dise à ces femmes ? Continuez à marcher ? Mais où ? Dans quel but ?
- Les femmes : Les photos ! Ce sont elles qui marchent, pas nous.
- Ce sont elles qui n

Composition

Mise en scène

Origine géographique

Liban

Mots-clés

Date du copyright

1994

Cote MCM

MCM_1994_LB_S1

Ressources liées

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Titre Localisation Date Type
Liban. La Mémoire de Job d'Elias Khoury (Création). Affiche Liban 1994-03-18 Affiche
Titre Localisation Date Type
Saison 1994 1994