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Liban. Musique de l'époque abbasside, le legs de Safiy a-d-Dîn al-Urmawî. Spectacle

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Évènement

Titre

Liban. Musique de l'époque abbasside, le legs de Safiy a-d-Dîn al-Urmawî. Spectacle

Sous-titre

Ensemble de musique classique arabe de l'Université Antonine (Liban)

Date

2006-04-03

Artistes principaux

Direction musicale

Lieu de l'évènement

Type d'évènement

Musique

Description de la pratique

Lundi 3 avril
Transcription, adaptation, direction :
Nidaa Abou Mrad
Mohamad Ayach, chant
Hyaf Yasin, cithare santûr
Mustafa Saïd Shehata, luth 'ûd
Ali Wehbé, tambourin riqq
Nidaa Abou Mrad, vièle kemâncha
La tradition musicale savante de l'Orient arabe se constitue dès les premiers siècles de l'islam, à Médine, à Damas, puis à Bagdad, capitale de la dynastie abbasside (750-1258) à partir des traditions populaires du Hijaz mais aussi de celles des régions conquises : Syriaques, Byzantins, Egyptiens, Perses. Sous les Omeyyades de Damas, la musique de cour se fonde principalement sur les structures musicale arabes antéislamiques. Avec l'avènement du califat abbasside, le centre politique et culturel se déplace à l'est, à la rencontre de la Perse et des peuples turcs. Les modèles émulateurs de la musique arabe sont désormais ceux de l'ancienne culture sassanide. L'usage du luth, qui n'est pas encore le 'ûd que nous connaissons aujourd'hui, s'impose et son usage et sa facture, notamment les positions des frettes sur le manche, seront déterminants dans l'élaboration du système modal arabe.
La forme vocale principale de l'Âge d'Or abbasside est le sawt, qui présente une première section de rythme libre, le nashid, et une seconde section mesurée, le basît.
À cette époque apparaît aussi la tariqa, un prélude instrumental introduisant le mode.
À partir du IXe siècle, des praticiens et des philosophes tentent une première mise en théorie de la tradition musicale arabo-persane, en empruntant l'outillage des traités grecs. Il faut toutefois attendre le Xe siècle et le Grand Livre de la Musique du philosophe al-Fârâbî, pour disposer d'une base crédible. La Perfection des connaissances musicales d'al-Hasan al-Kâtib opère, à la fin du Xe siècle, une précieuse synthèse entre l'approche spéculative d'al-Fârâbî et les descriptions fidèles de la pratique musicale figurant dans des chroniques comme le Livre des Chants d'al-Asfahânî. Les écrits d'Avicenne et de d'Ibn Zaylâ au XIe siècle apportent de nouvelles nuances à l'édifice cognitif construit par al-Fârâbî.
La figure de Safiy a-d-Dîn al-Urmawî al-Baghdâdî (mort en 1294) et son legs occupent une place de choix dans l'histoire de la tradition musicale savante de l'Orient arabe, persan et turc. Issu d'une famille azérie, ce musicien, théoricien musical et calligraphe de renom, assume la double fonction de bibliothécaire (chef des copistes) et de chanteur principal auprès d'Al-Musta'sim (1243-1258), dernier calife abbasside.
S'il survit à la chute de Bagdad aux mains des Mongols et au sac de cette ville, c'est grâce à son talent musical.
L'empereur Hûlâgû, puis son ministre Shams a-d-Dîn al-Juwaynî et les fils de ce dernier l'emploient comme musicien et précepteur. Cependant, suite à l'éclipse des Juwaynites et privé de ses appuis, al-Urmawî est incarcéré pour non remboursement de dettes. Il décède dans sa geôle, oublié de ses contemporains. Sa théorie musicale ' formulée dans le Livre des cycles musicaux et l'Epître au prince Sharaf a-d-Dîn traitant des proportions mélodiques ' fait pourtant école au fil des siècles.
La théorie d'Urmawî comprend : une approche problématique de l'échelle mélodique et du tempérament, fondée sur une analyse pythagoricienne du cycle des quintes ; une typologie des structures modales utilisées à la fin du règne abbasside et qui recense dix-huit modes mélodiques : 'ushshâq, nawâ, bûsalîk, râst, 'irâq, asfahân, zîr'afkand, buzruk, zinkûlah, râhawî, husaynî, hijâz (première mouture), muhayyar, nahuft, kawâsht, kardânyâ, nawrûz, hijâz (seconde mouture) ; une typologie rythmique des sept principaux cycles ou modules rythmiques : a-th-thaqîl al-awwal [lourd premier], a-ththaqîl al-thânî [lourd deuxième], khafîf a-th-thaqîl [lourd léger], a-r-ramal, khafîf a-r-ramal, al-hazj, alfâkhtî (le cycle persan).
Enfin, Safiy a-d-Dîn lègue à la postérité les seuls exemples de musique notée de cette époque. Son système de notation musicale est de type alphabétique, à l'instar de ceux de l'antiquité grecque.
Il s'appuie spécifiquement sur les dix-huit degrés issus de la division de l'octave, et sur une codification numérique du rythme. Par la suite, plusieurs auteurs employèrent et développèrent ce système.
Ce concert tente de faire revivre les exemples musicaux notés par Safiy a-d-Dîn al-Urmawî. Il s'agit tout d'abord de six courtes pièces qui figurent dans le dernier chapitre du Livre des cycles et qui semblent être des exercices pour débutants, sinon composés par al-Urmawî, du moins transcrits par ses soins :
tarîqa instrumentale et sawt chanté en mode nawrûz sur le cycle rythmique ramal, tarîqa et sawt en kawâsht sur le cycle ramal, tarîqa en mujannab sur le cycle ramal, tarîqa en mutlaq sur le cycle thaqîl awwal.
Ces pièces ont été retranscrites en notation européenne moderne.
Vient s'y ajouter la transcription d'Owen Wright du qawl en muhayyar al-husaynî sur le cycle al-khafîf qui figure dans Durrat a-t-tâj de Qutb a-d-Dîn a-sh-Shîrâzî, lequel en attribue la paternité à Safiy a-d-Dîn al-Urmawî.
Les formes musicales sont pour l'essentiel celles qui ont été décrites dans les traités de l'époque abbasside :
le prélude instrumental tarîqa et le sawt chanté (avec ses deux parties nashîd et basît). La troisième forme est celle du qawl, composition vocale dérivée du basît dans lequel s'insère une section médiane à mélismes et tropes onomatopéiques.

L'exécution littérale de l'ensemble de ces pièces n'excéderait pas les cinq minutes. Aussi, pour constituer la matière de ce concert, Nidaa Abou Mrad et son ensemble ont adopté plusieurs procédés d'interprétation, d'adaptation et de paraphrase, aboutissant ainsi à une sorte de polymérisation des éléments transcrits. Ces procédés sont par exemple : la variation ornementale, l'énoncé de la mélodie dans un mode différent, comme le recommande al-Urmawî, ou l'adaptation d'un texte à une mélodie instrumentale, l'ajout de nouveaux fragments mélodiques par centonisation ou par improvisation instrumentale hétérophonique, selon la forme du hawâ'î décrite au XIVe siècle, la recomposition de pièces par paraphrase, et bien sûr les improvisations vocales et instrumentales telles qu'elles se pratiquent chez les Arabes depuis le haut Moyen-Âge.
Les textes chantés, tous connus au XIIIe siècle, sont l'oeuvre des grands poètes soufis arabes : al-Husayn Ibn Mansûr al-Hallâj (Xe s.), Muhyâ a-d-Dîn Ibn 'Arabî et 'Umar Ibn al-Fârid (XIIIe s.), et une Parole divine du hadith.

Plutôt que de tenter une reconstitution hasardeuse des instruments de l'époque, les artistes ont opté pour des instruments traditionnels comme le luth arabe 'ûd, la vièle persane kemâncha, ou le psaltérion persan santûr.

Sans prétendre à une hypothétique authenticité, Nidaa Abou Mrad nous propose donc une relecture, savante mais aussi sensible, de ces pièces anciennes. On pourra apprécier l'art de Mohamad Ayach, l'un des derniers chanteurs libanais maîtrisant l'art de l'improvisation vocale classique, et découvrir des rythmes et des modes musicaux depuis longtemps disparus.

Fac-similé d'une notation musicale dans le Livre des cycles de Safiy a-d-Dîn al-Urmawî. (voir programme papier)

Programme
1- Tarîqa et sawt "'Alâ Sabbikum" en mode nawrûz sur le cycle rythmique ramal
Poète anonyme, musique de Safiy a-d-Dîn al-Urmawî.
Ayez pitié, ô Maître, de votre fervent (adorateur) / et accordez-lui votre présence.
Ne le tuez pas par votre refus / car la crainte l'empêche de se plaindre.

2- Taghazzul "Fa-yâ muhjatî" en cantillation improvisée non mesurée
Vers soufis de 'Umar ibn al-Fârid.
Ô mon âme, fonds d'amour et de passion et, dans mon affliction, sois la flamme qui me consume.
Et toi, feu de mes entrailles, redresse les angles de mes côtes en mal de rectitude.

3- Tarîqa en mazmûm sur le cycle thaqîl awwal avec improvisations mesurées
Musique de Safiy a-d-Dîn al-Urmawî.

4- Tarîqa et sawt "Alâ yâ hamâmât" en husaynî sur le cycle ramal
Vers soufis de Muhyâ a-d-Dîn Ibn 'Arabî mis en musique par Nidaa Abou Mrad dans le style de Safiy a-d-Dîn al-Urmawî.
Ô colombes des arâkat et des saules, de grâce ! Que votre affliction ne vienne pas accroître ma détresse !

Faites preuve d'amitié, et ne dévoilez point, par plaintes et pleurs, le secret de mon amour et les tréfonds de ma tristesse.
J'adhère à la religion de l'Amour, quelle que soit la direction que suivent ses montures, car l'Amour est ma religion et ma foi !

Nous avons l'exemple de Bishr [épris de] Hind, de Jamâl et Buthayna, de Qays et Laylâ, et de May et Ghaylân.

5- Tarîqa et sawt « 'Alâ l-hajri » en kawâsht sur le cycle ramal
Poète anonyme, musique de Safiy a-d-Dîn al-Urmawî.
Je ne puis souffrir l'abandon quand d'autres acceptent le départ des bien-aimés.
J'ai gardé secrète ma passion pour vous, craignant les censeurs, et vous avouerai mes intentions lors de nos retrouvailles.

Taghazzul "Ghayrî 'alâ s-silwâni qâdir" en cantillation improvisée non mesurée
Poème de 'Umar ibn al-Fârid.
D'autres que moi font preuve de patience, comme ils peuvent trahir.

J'ai en amour une intention, or seul Dieu connaît les intentions.
Mon regard en toi, comme celui de l'étoile, est à la fois extasié et attentif.

Ta lune est présente, ah si la mienne était ici !

6- Tarîqa en mutlaq sur le cycle thaqîl awwal avec improvisations
Musique de Safiy a-d-Dîn al-Urmawî.

7- Hadîth qudsî (Parole divine islamique), cantillation improvisée.
J'étais un trésor caché,
J'ai souhaité être révélé,
J'ai créé les hommes et par Moi ils Me connurent.

8- Tarîqa et sawt «"'Alâ Sabbikum" en mutlaq sur le cycle ramal.

9- Taghazzul "Mahâsin" en cantillation improvisée non mesurée
Vers soufis de 'Umar ibn al-Fârid.
Que de beautés inspirent les panégyristes dans leurs proses et leurs vers.
Même celui qui ne le connaît pas tombe en extase à son évocation tel l'épris de Nu'm, à chaque fois que Nu'm est invoquée.

10- Tarîqa et sawt "Antum furûdî", paraphrase musicale de la tarîqa en mutlaq sur le cycle thaqîl awwal
Poème soufi de 'Umar ibn al-Fârid.
Vous êtes mes dévotions et surérogations, / vous êtes ma parole et mes préoccupations.

Ô direction de ma prière, / lorsque je me lève pour prier.
Votre beauté emplit mes yeux, / vers elle j'oriente mon tout.
Votre mystère occupe ma conscience, / et mon coeur devient le Sinaï des théophanies.

Une nuit, je vis un feu aux alentours,/ j'annonçai aux miens la bonne nouvelle.

Je les priai de demeurer en ces lieux, / dans l'espoir de trouver ma voie.

Je m'approchai de la flamme, / c'était le Feu de l'Interlocuteur de Dieu (Moïse) qui m'a précédé.

Je fus interpellé de par le Feu : / "Rendez-moi les nuits de retrouvailles !"

11- Tarîqa et sawt "'Alâ Sabbikum" en mujannab sur le cycle ramal

12- Tarîqa en mujannab sur le cycle ramal et taghazzul "Tih dalâlan" en cantillation improvisée non mesurée
Vers soufis de 'Umar ibn al-Fârid.
Va et sois coquet car tu le mérites, et gouverne car la grâce t'a pourvu.
Le pouvoir est à toi, commande à loisir, car sur moi la beauté t'a donné tous les droits.

13- Sawt "Al-qasru fa-n-nakhlu" en wustâ sur le cycle khafîf a-th-thaqîl al-awwal.
Poème de Abû Qutayfa al-Ma'îtî, musique de Nidaa Abou Mrad d'après les indications du Livre des Chants.
Le palais, les palmiers et le bosquet entre eux sont plus doux à mon coeur que les portes de Jayrûn,
Quant à la cour et ses femmes, les demeures délivrées de l'adultère et de l'humiliation ne recueillent plus de pareilles épouses.
D'aucuns peuvent taire des secrets sans m'empêcher de les connaître, tandis que nul ne pourra jusqu'à la mort me soutirer le mien.

14- Tarîqa et sawt "Raqîbân minnî" en muhayyar al-husaynî sur le cycle ramal
Vers soufis de Husayn Ibn Mansûr al-Hallâj, mis en musique par Nidaa Abou Mrad dans le style de Safiy a-d-Dîn al-Urmawî.
Deux observateurs en moi témoignent de Son amour.
Nulle pensée ne traverse ma conscience si elle n'est pour Toi et Ta passion accapare ma langue.

Visé-je à l'est, Tu en es l'orient ; à l'ouest, Tu es droit devant ;

En haut, et Tu en es l'au-dessus ; en bas, et Tu es partout.
C'est Toi qui donnes à tout son lieu, sans T'y localiser, Tu es dans tout le tout, sans être périssable.

Mon coeur et mon esprit, ma conscience et mon inspiration, et le rythme de mon souffle, et le n'ud de mon organisme.

15- Qawl "Yâ malîkan" en muhayyar al-husaynî sur le cycle al-khafîf
Poète anonyme, musique attribuée à Safiy a-d-Dîn al- Urmawî.
Ô Roi, par qui mon temps se bonifie, règne pour des siècles, te pavanant entre mille souhaits !
Tu demeures, en tout temps et à l'ombre de la vie, préservé de l'atteinte des événements.

Pierre Bois d'après Nidaa Abou Mrad, Musique de l'époque abbasside.
Ce programme a également fait l'objet d'un enregistrement publié dans la collection INEDIT/Maison des Cultures du Monde sous le titre"Musique de l'époque abbasside".

Contributeurs

Origine géographique

Liban

Mots-clés

Date du copyright

2006

Cote MCM

MCM_2006_LB_S1

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