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Mali. Quand le tourisme préserve une culture fantasmée: le cas des Dogon du Mali. Conférence

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Évènement

Titre

Mali. Quand le tourisme préserve une culture fantasmée: le cas des Dogon du Mali. Conférence

Sous-titre

par Cédric Touquet, anthropologue

Date

2006-03-21

Lieu de l'évènement

Type d'évènement

Conférence

Description de la pratique

Mardi 21 mars
à la Maison des Cultures du Monde ' Vitré

Le phénomène touristique en pays Dogon est
souvent accusé de tous les maux. Il mettrait en
danger la culture Dogon dans son ensemble. Or,
avant de savoir s'il y a danger ou non, il convient
de se demander qu'est-ce qu'être Dogon ? Et, audelà,
qu'est-ce que la culture ? Celle-ci peut-elle
être considérée comme homogène, intemporelle ?
Dans ce cas, le tourisme, contrairement à ce qui
est admis, préservera la culture. Ou bien la culture
est-elle complexe, dynamique, en perpétuel
changement ? Il nous faudra alors réfuter le
concept d'ethnie et porter un regard critique, à
partir de données historiques, ethnologiques et
sociologiques, sur les études qui ont construit cette image fantasmatique de la culture dogon.

Quand le tourisme préserve une culture fantasmée.
Le cas des Dogon du Mali

Depuis la mission ethnographique Dakar-Djibouti menée dans les années 1930, les Dogons sont, au même titre que les Masaïs, Zoulous, Touaregs et autres, entrés au 'Panthéon de l'ethnie africaine'. Leur organisation sociale, leur cosmogonie, leurs masques, leur art ont été discutés, commentés, analysés. Ce sont ces études, communiquées au grand public, qui ont fait du Pays Dogon une destination touristique et ce, dès les années 1960. Paradoxalement, si ces touristes viennent contempler cette culture mystique et traditionnelle, on les accuse, par leur présence, de la remettre en cause. Le tourisme pervertirait les structures sociales traditionnelles. Il dé-culturaliserait les populations villageoises et, plus globalement, il mettrait en danger la culture Dogon dans son ensemble. Ce discours relève d'une telle évidence qu'il n'est que très rarement remis en cause. Or, nous allons voir que cette 'sociologie spontanée' n'est que l'expression d'une construction fantasmatique de l'identité Dogon mise en place dans les années 1940 par l'ethnologie française.
L'engouement touristique pour le pays Dogon a une histoire bien précise et cette histoire renvoie aux nombreuses études anthropologiques menées à partir des années 1930 par 'l'Ecole Griaule ' et plus précisément à un ouvrage de Griaule 'Dieu d'eau' publié en 1948. Ce livre décrit la cosmogonie des dogon, c'est à dire leur théorie mythique de l'origine du monde et de l'univers. Toutefois, ce récit ne relève pas exclusivement du mythe, il permet également de comprendre toute l'organisation sociale des Dogon. Ainsi, chaque construction, chaque geste, chaque façon de faire et de dire se justifient par le prisme de cette cosmogonie. Comme le souligne Garcia « l'image d'un univers animiste, traversée par une trame touffue de correspondances symboliques, s'est enchevêtrée avec les gestes et les significations de la vie quotidienne et les secrets d'une vision du monde que les dignitaires du savoir dogon auraient révélé aux ethnologues » .
L'analyse anthropologique de Griaule repose sur deux postulats implicites : l'absence d'histoire et l'homogénéité. En effet, en expliquant que le temps mythique (renvoyant à des temps immémoriaux) recouvre le temps sociologique (temps de l'observation) cela revient à affirmer qu'il n'y a pas, à proprement parler, de dynamique historique. La société dogon serait donc, tout au moins à l'époque où la découvre Griaule, une société qui aurait été préservée de toute influence extérieure, mais aussi, par son homogénéité, de toute dynamique interne. La société dogon pourrait donc être considérée une société 'pure'. Cette représentation de l'anhistoricité de la société dogon va perdurer au-delà de Griaule et expliquer l'engouement populaire pour cette région mais aussi le préjugé concernant les dégâts occasionnés par le tourisme. En effet, la curiosité pour les dogon relève de cette volonté de découvrir cette culture mystique inchangée depuis des siècles. Et, en satisfaisant cette curiosité, les touristes souillent la virginité culturelle dogon, l'altèrent et par là même tendent à lui faire perdre ce qui constitue sa spécificité, à savoir son essence.
Or, la culture dogon comme toute les cultures du monde n'a jamais été isolée, coupée de toutes influences extérieures, ni parfaitement homogène préservée des dissensions internes. De l'installation en pays dogon aux alentours du 15ème siècle à la révélation faite à Griaule par Ogotoméli au 20ème siècle, nous pouvons dire que le pays dogon a connu une histoire plus que mouvementée. Dès le 15ème siècle, de multiples razzias y sont menées notamment dans les parties orientales et méridionales (Songhay , Namkomsé ). Aux 17ème et 18ème siècles certaines régions sont intégrées aux dispositifs militaires et politiques des royaumes limitrophes (région méridionale de Dinangourou, royaume Mossi, région occidentale du Kounari, royaume de Ségou). A partir du 19ème siècle, une grande partie du pays Dogon est administrée par un gouverneur représentant l'Etat théocratique peul de Hamdallay. A la fin du 19ème siècle, Tidjani roi des toucouleurs installe son royaume à Bandiagara et contrôlera une grande partie du pays dogon. Enfin, en 1893 les français rentrent dans Bandiagara et unifient l'ensemble des territoires. Tous ces évènements historiques ont, bien évidemment, eu des influences plus que conséquentes. Il y a eu des transformations de chaînes identitaires, des conversions religieuses'L'idée d'une société préservée semble donc, au regard de cette longue histoire, difficilement tenable. Et le postulat d'homogénéité de la société dogon, supposant une uniformité stable semble également caduc. En effet, certains aspects de la cosmogonie dogon, primordiaux selon Griaule (excision, panier symbole de l'arche du monde), sont absents ou différents dans des villages situés à moins de 15 km.
Ainsi, ni située en dehors de l'histoire, ni homogène, la culture dogon a donc été en perpétuel changement. De fait, il n'y a aucune raison de s'inquiéter du tourisme. Celui-ci n'est qu'une dynamique parmi tant d'autres influençant la culture. Cependant, il convient souligner que cette influence est singulière. En effet, si les postulats d'homogénéité et d'atemporalité développés par les recherches de Griaule, mais aussi par certaines études ultérieures, reposaient plus sur des fantasmes que sur des observations, elles n'en ont pas moins « ouvert des espaces de patrimonialisation de la culture, espaces investis par les étrangers comme par les dogon eux-mêmes. » . Ainsi, « en parallèle aux publications successives de cosmogonies abstraites se sont construites in situ des mises en scène d'éléments culturels érigés en symbole de tradition, qui sont, elles, concrètes. » .
Si le tourisme ne peut ni détruire, ni préserver une culture se transformant sans cesse, nous pouvons néanmoins souligner qu'il peut, par un phénomène de rétroaction, préserver nos représentations d'une culture dogon fantasmée.

Origine géographique

Mali

Mots-clés

Cote MCM

MCM_2006_ML_C2

Date du copyright

2006

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Titre Localisation Date Type
Événements scientifiques
Saison 2006 2006