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Mali. L'anthropologie à la recherche de formes judiciaires exotiques. Colloque

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Type de document

Évènement

Titre

Mali. L'anthropologie à la recherche de formes judiciaires exotiques. Colloque

Date

2006-11-08

Lieu de l'évènement

Type d'évènement

Colloque, table-ronde

Description de la pratique

8 novembre 2006

En pays dogon, les forgerons disposent d'un pouvoir de pacification des différends. Même si celui-ci permet bien souvent de régler des conflits, il ne peut pas, pour autant, être considéré comme l'incarnation de la justice traditionnelle dogon et ce, pour deux raisons. D'une part, les forgerons sont exclus du pouvoir politique. Or, à l'exception du modèle d'Etat démocratique contemporain, dans tous les systèmes politiques à travers l'Histoire les pouvoirs politiques et judiciaires sont confondus ; celui qui détient le pouvoir est également le magistrat suprême. D'autre part, et surtout, les forgerons n'imposent pas la réconciliation, ils la négocient. Ils ne disposent que d'une emprise morale relative. Or, toute société, si elle veut éviter l'anomie doit disposer d'un pouvoir de sanction ne souffrant d'aucune contestation possible.
Ces deux caractéristiques étaient dans le passé entre les mains du plus haut dignitaire politique et religieux dogon, le Hogon. De par sa fonction suprême, ce personnage va être identifié dès les premières études anthropologiques menées dans les années 1930 par Griaule. Cependant, de manière surprenante, ces recherches s'intéresseront plus à la dimension sacerdotale du Hogon qu'à sa dimension politique. Cette occultation du politique peut s'expliquer par l'héritage intellectuel de l'anthropologie française tout autant que par la spécificité de la politique coloniale. En effet, d'une part, contrairement à sa consoeur britannique, l'anthropologie française ne s'intéressera que tardivement au politique. Là où l'anthropologie britannique s'inspirera de la philosophie politique, l'anthropologie française puisera son inspiration dans une philosophie s'intéressant aux systèmes de représentations, aux mythologies et autres systèmes cosmogoniques. Ce distinguo conduira l'anthropologie britannique à analyser les sociétés africaines à partir d'une grille de lecture politique alors que pour l'anthropologie française ce sera bien le mythe, le sacré, les sens cachés qui donneront les clefs explicatives de la société dogon. Comme le rappelle Balandier « à la limite, et c'est l'enseignement de toute l'oeuvre de M.Griaule et de ses disciples, on pourrait dire que la société 'réalise' le mythe » (Balandier Georges, Le détour. Pouvoir et modernité, Paris, Fayard, 1985). D'autre part, le pouvoir colonial britannique a très tôt considéré l'anthropologie comme utile à l'administration des territoires conquis. Il commanda donc des études afin de mieux comprendre les systèmes politiques autochtones et de permettre, par là même occasion, de mieux les contrôler et de prévenir les conflits. A l'inverse, Griaule aura le soutien de la métropole mais travaillera, sur le terrain, sans répondre à des commandes du pouvoir colonial.
Ces deux caractéristiques peuvent expliquer pourquoi la dimension politique du Hogon fut occultée. Cependant, en supposant que cette occultation fut inconsciente, nous nous heurtons à des faits historiques rendant impossible la méconnaissance du pouvoir politique du Hogon par les anthropologues français. En effet, même si Griaule ne travaillait pas pour l'administration coloniale, ils se concertaient fréquemment pour échanger des informations. Or, tous les rapports coloniaux, dès le début du siècle, mentionnent la dimension politique du Hogon. De plus, l'ouvrage de D. Paulme 'Organisation sociale des Dogon', dans le chapitre qu'elle consacre au hogon, signale à plusieurs reprises la dimension politique de ce personnage. Elle le qualifiera même de 'chef d'Etat-canton' (Paulme Denise, Organisation sociale des Dogon, Paris, éd. Jean-Michel Place, 1988[1940]). L'occultation de la dimension politique du Hogon a donc été effectuée en toute connaissance de cause. Ce désintéressement conscient s'explique par le paradigme qui encadrera l'anthropologie jusque dans les années 1960. Celui-ci reposait sur la volonté de trouver des sociétés pures, non altérées, préservées de toutes influences extérieures et de toutes dynamiques historiques. Il y aura donc un véritable effort de Griaule pour « indigénéiser la pensée des Dogon, pour la rendre plus isolée encore qu'elle ne l'était » (Goody Jack, L'homme, l'écriture et la mort, Paris, Les Belles Lettres, 1996). Griaule dans son livre Dieu d'eau reconnaîtra d'ailleurs un certain effet positif à la seconde guerre mondiale puisqu'elle permit d'apercevoir, en pays dogon, moins « de ces costumes à falbalas, de ces parapluies sans objet, de ces lunettes inutiles que les tristes commerces déversent en ces pays. Les guerres lointaines avaient, pour un temps, purgé les contrées de la chienlit envahissante. » (Griaule Marcel, Dieu d'eau (entretiens avec Ogotemmêli), Paris, Le livre de Poche, 1987[1948]).
Or, si nous revenons sur le chapitre que Paulme consacre au Hogon, tous les temps de conjugaison qu'elle utilise sont au passé. Et pour cause, lorsque les premières missions ethnographiques se lancent dans les années 1930 en pays dogon, la dimension politique du Hogon n'existe plus. Tous les Hogon ont déjà symboliquement mais parfois aussi physiquement été éliminés par le pouvoir colonial français. De fait, étudier la dimension politique du Hogon, cela revenait à reconnaître des changements à l'oeuvre, une certaine dynamique historique et contredisait par là même la recherche de la société pure.

Cédric Touquet,
chercheur associé au Centre d'Etudes des Mondes Africains / CNRS ' Université de Provence

Textes

Origine géographique

Mali

Mots-clés

Cote MCM

MCM_2006_ML_C4

Date du copyright

2006

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Saison 2006 2006